L'homme est de plus en plus libre vis-à-vis de la nature primitive. Il a le pouvoir de la modifier suivant sa volonté et cette action modificatrice n'épargne pas l'animal. On assiste au fil des siècle à une transformation de l'animal-nature en un animal-machine, un outil de production destiné à remplir sa fonction de rentabilité, à être intégré dans notre société industrialiste. Cette observation étant faite en considérant l'histoire de l'élaboration du processus de domestication. Suite à une telle remarque on pourrait supposer que le comportement de l'homme envers l'animal est négatif. La conscience manichéenne y verrait le mal. Dans ce sens de la négativité, il serait tentant de voir apparaître le phénomène de l'aliénation-déperdition en conséquence à ce déterminisme exercé par l'homme sur la vie de l'animal.
Mais ne serait-ce pas là faire un usage abusif et inconsidéré du concept?
Bien sûr en se limitant à la comparaison de l'animal souche et de l'animal qui lui fera suite dans le processus de domestication, on constate que l'un est bien différent de l'autre. Il y a rupture entre l'image idéalisée que l'on se faisait de la vie de l'animal et la vision actuelle que nous offrent les conditions dans lesquelles se trouve l'animal domestique. C'est à ce niveau que l'on voudrait voir le phénomène d'aliénation. N'est-ce pas l'homme qui est responsable de l'état des animaux domestiques? La survie de ces derniers étant entièrement déterminé par la structure de la production humaine. On doit donc admettre que l'animal ne s'appartient pas, ce n'est pas sa volonté qui décide de sa conduite mais c'est l'ensemble de ses interrelations avec l'extérieur. Le déterminisme extérieur étant de beaucoup prépondérant à son déterminisme spécifique. Mais ce type de relation est-il nouveau pour l'animal ?
L'environnement primitif de l'animal change au cours des temps pour devenir uniquement le fait des besoins et désirs de l'homme. Cependant, le rapport de l'animal à l'extérieur reste semblable depuis toujours; il a la forme d'une incapacité de maîtrise élaborée sur son milieu, une impuissance face à l'action d'un environnement devenant presque uniquement le fait de l'homme. Dès lors, s'il est permis de parler d'aliénation pour désigner l'état actuel de l'animal domestique, il faut également considérer ce phénomène dans le cadre de la relation de l'animal avec son environnement en dehors de toute action humaine, c'est-à-dire dans le contexte de la nature primitive. On peut donc écrire, et cela découe également des chapitres précédents, que l'animal-machine d enotre époque est un autre animal-nature tant que le processus de domestication reste dans le cadre normal. Au-delà de cette situation, lorsque l'intervention humaine vise l'individu animal dans son contexte d'exploitation avant d'agir sur l'espèce ou la race, dans la perspective d'un mode d'exploitation, l'animal quitte l'état de nature. Cela étant considéré de son niveau. L'animal perçoit une contrainte nocive à sa survie. L'état d'animal-machine l'affecte. Ce résultat, fruit de l'influence astreignante de l'homme, pose le problème de l'aliénation. L'animal percevant un effet négatif qui découle de son exploitation par l'homme. Mais cet animal-machine est-il réellement atteint d'aliénation ?
1- L' animal dans le champ de l'aliénation.
Jusqu'à présent, dans ce chapitre nous avons amployé le mot aliénation pour exprimer notre désaccord avec l'état actuel de l'animal domestique. Il désigne en quelque sorte un sentiment de malaise. Nous retrouvons l'ambiguité du terme semblant si bien caractériser l'incertitude face à l'existence qui accompagne notre époque.
Mais peut-on continuer à parler d'aliénation dans le phénomène de domestication tout en respectant les nécessités de limitation de sens du concept ?
Il est clair que nous devons aborder cette question en nous dirigeant sur le chemin de l'aliénation-déperdition, vers la négativité du concept. L'appropriation par l'homme du déterminisme de la vie de l'animal en vue de tirer un profit de ce dernier ou de ses productions, ne peut être comprise comme étant un acte aliénant que dans la mesure où l'animal fabrique l'élément qui sera bénéfique à l'exploitant au lieu de l'être à lui-même. En se tenant à cette opinion, il est donc facile d'admettre que l'aliénation n'est pas envisageable pour les animaux vivant à l'engraissement dans le sélevages intensifs. Le produit bénéfique à l'homme étant l'animal lui-même...
Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que, s'il n'y a pas aliénation, l'appropriation de l'animal par l'homme est très nette. L'animal n'est que le produit de rentabilité dans l'économie de la civilisation humaine.
Toujours en se situant suivant cette vue de l'aliénation, il peut sembler plus difficile de trancher la question lorsqu'elle est envisagée dans le cas où l'animal n'est bénéfique que par l'intermédiaire de sa "production".
Dans le cadre des exploitations laitières ou de la ponte des oeufs par exemple. Il y a quelque chose d'interposé entre l'homme et l'animal; le résultat d'une activité.
L'animal est à l'origine de l'apparition de amrchandises. Mais y-a-t-il pour autant aliénation?
Il serait vraiment tentant de voir là un travail. Mais, je ne pense pas que ce soit le cas parceque l'animal ne manifeste, en fin de compte, qu'une intensification de ses possibilités physiologiques et biologiques en général. Celles-ci étant accrues jusqu'au stade du pathologique. L'animal ne fabrique pas du lait ou des oeufs, ces deux produits sont des éléments matériels dus à sa fonction reproductrice et nom le résultat d'une association d'idées et de connaissances. La production de l'animal n'est le fait que de sas qualités physiologiques. L'animal s'investit peut-être dans le sproduits de son métabolisme mais il ne s'y engage pas, il n'y met aucune conscience, aucun raisonnement. Donc, dans ce cas, il n'y a pas exploitation d'un travail mais d'une qualité physiologique ne l'impliquant que physiologiquement. De plus, l'aliénation est d'abord aliénation de la conscience de soi et il est difficile de reconnaître une telle situation chez l'animal. Il a connaissance de soi en tant qu'objet par son expérience, par suite de sa confrontation avec l'extérieur dont il perçoit les modifications. Cependant, il n' a pas connaissance de soi en tant que sujet, il n'exerce pas une réflexion sur soi, il ne se soumet pas à sa pensée. L'animal apparait donc comme étant un être n'ayant pas une conscience de soi, il peut être aliéné.
L'animal ne prend pas conscience du fait qu'il pourrait âtre autre chose que ce qu'il est. Ceci est logique puisque l'animal est et ne se fait pas. L'animal est selon sa nature tandis que l'homme est suivant sa volonté et donc se fait.
L'animal est et l'homme se fait avant d'être et, par conséquent n'est qu'à sa mort. L'un est phénomène statique tandis que l'autre est phénomène dynamique. Tous deux étant considérés face à leur devenir ontologique. Chez l'animal on ne retrouve pas, contrairement à l'homme, cette distance qui mène à l'essence et laisse entrevoir les possibles de l'existence et par le fait même de l'essence. L'essence définissant l'individu. Or c'est seulement par la réalité d'une telle distance que l'aliénation est acceptable. L'homme se trouve face à un ensemble de possibles et les conditions humaines de son entourage le détourne plus ou moins du choix effectué parmi ceux-ci.
Ce n'est pas le cas chez l'animal où le rapport de l'existence à l'essence est inverse. De ce fait, on ne trouve plus la notion de distance caractéristique d'une forme d'intervention de la volonté dans le déroulement de l'existence. L'animal se définit donc à priori et par conséquent ne peut voir son être changé au cours du temps. Il ne peut être autre chose que ce qu'il est à un moment donné. Son existence est l'histoire d'un déterminisme.
L'animal ne peut donc être aliéné au sens où l'aliénation serait la prise de conscience d'une soustraction de son devenir à sa volonté. Ce phénomène profitant à l'homme. Cependant, il faut dire que l'animal s'estime devenir autre puisque qu'en devenant animal-machine, il présente une réaction à caractère pathologique aux contraintes humaines. Il doit donc forcément percevoir cet état.
2- "Devenir- autre" chez l'animal-machine.
L'animal domestique est continuellement soumis aux exigences de la production humaine. Il ne commence à manifester son aversion face à ce processus qu'à partir du moment où la domestication quitte le domaine du normal pour celui de l'anormal et de sa régression pathologique. L'animal devient autre par l'apparition de la maladie. Mais le devenir-autre du pathologique est bien différent de l'altération définie par l'aliénation. L'aliénation concerne la liberté de l'individu face au choix de son existence, laquelle est détournée en faveur d'une instance esclavagiste, la rentabilité maximale de la production. L'individu aliéné a engagé sa personnalité et une partie de sa liberté, un instant de sa vie qui aurait pu être tout autre, dans son travail. Et finalement par la désappropriation de la possibilité de profiter de sa production, l'individu est dépossédé de son existence. L'aliénation désigne la perte du choix des possibles mais il y a encore réalisation d'au moins un des possibles même si celle-ci se fait en dehors de la volonté de l'individu. ( Rappelons qu'il y a apparemment pas problème à ce niveau pour l'animal puisqu'il ne choisit pas son existence.)
On ne retrouve pas les mêmes rapports à l'existence dans le devenir-autre de la maladie. En effet, dans ce contexte, c'est la réalisation du possible choisi ou non, qui est affectée. Elle ne peut se poursuivre de la façon escomptée. Si dans le premier cas, il y a une déperdition dans le choix des possibles, au niveau du second cas il y a régression du possible choisi. Il n'y a plus une perte qualitative mais une perte quantitative. Au niveau humain la perte qualitative peut précéder la perte quantitative.
Le devenir-autre n'est pas une interrogation sur la place que l'on occupe par rapport à ce que l'on voudrait être, sur une situation dans l'espace ou dans le temps qui nous conduirait à se découvrir autre que ce que l'on voudrait être. On voit que chez l'animal, le devenir-autre est plus facilement acceptable suivant le mode de la régression du possible "choisi". Il y aurait une diminution des possibilités de la réalisation de son existence. Celle-ci étant le résultat d'un phénomène d'action-réaction entre l'extérieur et les comportements appris et innés de l'animal. Celui-ci devient autre du fait d'une dégénérescence de ses capacités fonctionnelles indispensables à la survie.
Le devenir-autre résulte donc d'une disparition progressive du système formé par l'individu animal et son environnement viable, la régression des capacités vitales s'accompagnant d'un rétrecissement parallèle du milieu. Le devenir-autre est donc en quelque sorte un "devenir-moins". La domestication est donc un processus normal pour l'animal-nature mais ce phénomène suit l'évolution de la civilisation humaine qui le conditionne entièrement. Elle devra, suivant la dynamique de ce phénomène, passer par une étape d'anormalité laissant envisager les possibilités de normal et de régression. Les technologies engagées dans la domestication vont l'engager dans la voie de la régression. L'animal-nature devient animal-machine, un autre animal miné par l'état pathologique et condamné à disparaître. La production faisant apparaître cet état lorsqu'elle nécessite une intervention directe ( hormones, opération chirurgicale...) sur l'individu au lieu d'envisager un phénomène concernant une race et dont la réalisation s'atle sur plusieurs générations.
L'ensemble des considérations présentées précédemment nous situe l'animal domestique de production par rapport au normal et au pathologique. Il nous faut maintenant intégrer ces notions au niveau du problème du bien-être animal.