Le mot aliénation est utilisé pour désigner des phénomènes et des états en relation avec une perte d'intégrité de l'individu. Cela se faisant au profit de quelqu'un de quelque chose. Mais le mot est-il toujours employé à bon escient ? Son utilisation multiple et arbitraire ne constitue-t-elle pas un danger pour sa signification? N'y-a-t-il pas un risque pour lui de devenir un mot vide de sens ?
Actuellement, ce mot est principalement utilisé pour une description de la relation du travailleur avec le produit de son labeur et avec les institutions, les puissances et les hommes qui en disposent. Il désigne le fait que le travailleur est dépossédé de la possibilité de propriété sur son ouvrage au profit d'un autre et est ainsi lésé de la part de personnalité investie dans la production de son ouvrage. En même temps qu'il cède à l'autre dans sa condition d'exploité, il devient un autre par une prise de conscience de cette dépersonnalisation.

 

1- L'Ambiguité du mot et du concept.

L'ambiguité du mot aliénation se situe aux niveaux descriptifs; il existe plusieurs façons d'aborder une description du phénomène. Elle réside également dans le processus d eprise de conscience qui peut être le fait d'une classe, d'un groupe dirigeant, de théoriciens. Ces possibilités d'équivoques se marquent au niveau de la sphère économique ou sociale mais il faut encore tenir compté de l'extension de l'utilisation du mot au niveau d'autres sphères.
Ainsi peut-il être envisagé dans le cadre de la description des relations de domination observables dans la situation de l'ère coloniale ou post-coloniale. La prise de conscience se fait au niveau d'une identité en tant que personnalité collective et la conscience ouvrière devient, dans ce contexte, conscience nationale. On voit que l'on s'éloigne de l'aliénation en tant que phénomène affectant le travailleur considéré comme producteur de biens ou de services à caractère économique.
Mais le mot aliénation est encore utilisé pour signifier " que l'autre au profit de qui on se sent dépouillé prend une figure différente".1
Ce point de vue est à considérer dans un courant de pensées symptomatiques de l'époque. La sphère économique et sociale n'est pas le lieu unique et privilégié pour que naisse un sentiment d'altération de la condition de l'homme au profit d'un autre. Un tel état de faits faisant apparaître chez l'homme l'impression d'être autre que ce qu'il lui semblerait devoir être. Ces possibilités d'aliénation existant en dehors de la sphère économique et sociale sont responsables de l'extension de sens du mot aliénation. " Ainsi l'homme peut être déclaré aliéné au profit d'une figure de Dieu conçue comme un autre qui prive l'homme de son humanité et le fait autre que soi"2.
" L'homme peut encore être déclaré aliéné au profit de tabousn d'interdits de caractère moral, ce qui constitue un "autre" idéal. Et l'on peut dire que l'homme lui-même est fait autre par identification à cet idéal, par projection de soi dans cet autre. On parlera alors d'aliénation morale"3.
Le mot aliénation est aussi utilisé pour signifier ou plutôt symboliser l'existence d'un malaise dans la civilisation.

 

2- Analyse d'un complexe sémantique.

a) Le mot français

 

La signification du mot aliénation, tout au moins avant son utilisation par Rousseau dans Le contrat social, est assez claire et bien délimitée. Elle appartient principalement à la langue juridique. Dès le XIII ième siècle, " il signifie la cession, le don ou la vente de ce que l'on possède à titre de propriété"4.
Le mot est également utilisé au XV siècle dans le sens d'aliénation d'esprit. Toutefois, ces deux significations restent tout à fait distinctes du fait des contextes dans lesquels elles sont employées. Calvin et Montaigne utilisèrent le mot aliénation au sens de rendre étranger, hostile, au sens de dissociation. On retrouve également ce point de vue chez des auteurs du XVIII ième siècle. ( Lirebeau: " mettre l'aliénation à la place de la conscience".)
L'aliénation-vente du sens juridique évolue en manifestant une abstraction croissante de la relation par rapport aux choses échangées amenant par la sorte des possibilités d'extension de sens.
La philosophie du contrat introduit l'aliénation dans le domaine philosophique. La relation de l'esclave au maître est celle d'un pacte de sujétion, mais si l'on veut y voir autre chose ne faut-il pas que cette relation soit un pacte d'association. Hobbes voit dans le contrat un désistement des memebres d'un groupe en faveur d'un souverain. Les libertés originelles de chacun sont cédées en échange d'une absence de confrontations conflictuelles, d'une paix qui serait difficile en cas de conservation d'une autonomie. Rousseau reprend cette opinioon de Hobbes en faisant se désister chacun non pas en faveur d'un souverain mais en faveur de la volonté de tous.
" Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet: en sorte que, bien qu'elles n'aient jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues; jusqu'à ce que, le pacte étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça. Ces clauses bien entendues se réduisent à une seule, savoir l'aliénation totale de tout associé avec tous ses droits à toute la communauté; car premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n'a d'intérêt de la rendre onéreuse pour d'autres. De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être et nul associé n'a plus rien à réclamer. Car s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant en quelque sorte son propre juge, prétendrait bientôt l'être en tous; l'état de nature subsisterait et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine". ( Le contrat social).
L'aliénation apparait donc de façon positive; " chacun en se donnant à tous ne se donne à personne et gagne l'équivalent de tout ce qu'il perd, puisqu'il n'y a pas de contractant sur lequel il n'acquière le même droit que celui qu'il cède. La promotion du concept est considérable; il fait le passage de l'état de nature à l'état de société".5
Il y a un processus de perte mais celui-ci est compensé dans l'échange et peut aboutir à une nouveauté puisque la liberté civile succède à la liberté sauvage amenant ainsi un progrès pour l'homme. " Ce jeu affectif de perdre et acquérir marque le passage possible entre les aspects extérieur de l'échange chose contre chose et la conscience de soi impliquée dans l'abandon et le renoncement"6.

 

 b) Le français et l'allemand.

 

Hegel dans ses " principes de la philosophie du droit" pose une limite à la prolifération de sens affectant le mot aliénation. Il l'utilise uniquement au niveau de la sphère du droit abstrait. La notion de volonté est donc introduite dans les rapports avec les choses et leurs échanges. " La propriété, dont le côté d'existence et d'extériorité ne se borne plus à une chose, mais contient aussi le facteur d'une volonté ( par suite étrangère) est établie par le contrat"7.
Le changement de propriété est permis par l'extériorité de la chose et celle-ci n'est mienne que par le jeu de ma volonté qui se manifeste dans la possibilité de la séparer de la chose. Si la chose change de propriétaire et devient, par conséquent, assujettie à une autre volonté et donc autre, le rapport de ma volonté à cette chose est modifié et par le fait même ma  volonté est autre que celle précédent cet échange. La volonté de l'autre est par ailleurs la même que la mienne dans le rapport à la chose puisque le sujet de propriété est le même. " Je peux me défaire de la propriété ( puisqu'elle est mienne seulement dans la mesure où j'y mets ma volonté), et abandonner ma chose sans maître ou la transmettre à la volonté d'autrui, amis seulement dans la mesure où la chose par nature est extérieure"8.
" Non seulement je peux me défaire de ma propriété comme d'une chose extérieure mais encore je suis logiquement obliger de l'aliéner en tant que propriété pour que ma volonté devienne existence objective pour moi. Mais à ce point ma volonté comme aliénée est du même coup une autre"9. ( Hegel)
Le contrat ne peut cependnat pas s'étendre à la sphère plitique car; " la nature de l'état ne consiste pas dans les relations de contrat, qu'il s'agisse d'un contrat de tous avec tous avec le prince ou le gouvernement. L'immixtion de ces rapports et de ceux de propriétés privés dans les rapports politiques a produit les plus graves confusions dans le droit public et dans la réalité"10. On ne saurait; " transporter les caractères de la propriété privée dans une sphère qui est d'une autre nature et plus élevée"11.
La limitation de principe de l'aliénation-contrat réside dans le fait; " que son lien aux choses possédées interdit qu'on transfère indûment dans l'ordre de la "moralité subjective" ou dans celui de l'éthique de la communauté"
12.
L'extériorisation de la volonté envisagée au niveau de la propriété est un thème provenant de la théologie. " Comment Dieu s'extériorise-t-il dans un être autre. Ce devenir autre est-il un abaissement, une diminution ?"
13.  Mais ces questions " sont caractéristiques de la gnose plutôt que de la théologie chrétienne; elles veulent désigner un "savoir" (gnôsis) de l'origine radicale et du passage du Même à l'Autre"14.
La négativité de l'aliénation-extériorisation repose sur une séparation avec soi-même, sur une opposition à soi-même.

 

c) De Hegel à Marx.

La négativité dans la conception Hégelienne de l'aliénation se situe au niveau d'une réconciliation de l'être avec lui-même après sa rupture. Mais Hegel à également
 utilisé le mot aliénation pour décrire la scission avec soi-même comme étant caractéristique d'une "conscience malheureuse".
On peut ainsi distinguer l'aliénation-extériorisation, reposant sur le caractère intelligible de ce qui existe et l'aliénation- étrangéité qui " appliquée à la conscience religieuse des hommes, en exprime le malheur donc l'irrationalité"15. L'aliénation-malheur désignant la perte de soi dans un autre fournit la base de la critique de l'aliénation religieuse où Dieu est cet autre sous lequel notre conscience nous écrase. En désignant une " déperdition de l'homme par le moyen d'un déssaisissement de l'être"16, l'aliénation-malheur est donc opposée à l'aliénation-contrat qui désigne " une promotion de l'homme par le moyen d'un déssaisissement d'avoir"17. Ces deux conditions du déssaisissement sont à la base de l'ambiguité actuelle de la notion d'aliénation. " L'aliénation-extériorisation de l'absolu, l'aliénation-vente des propriétaires contractants, l'aliénation-contrat de la théorie politique et l'aliénation-déperdition de la conscience malheureuse sont désormais susceptibles d'empiéter l'une sur l'autre, d'échanger leurs rôles, de se déguiser l'une dans l'autre, dans une sorte de ballet sémantique, dont l'histoire des idées et des mots offre peu d'exemples comparables"18.
Mais le mot se gonfle encore des apports de Feuerbach et de Marx. Feuerbach décrit la nature humaine en deux natures distinctes; l'individu et l'essence humaine. Et cela en considérant que " les déterminations de l'essence divine sont des déterminations de l'essence humaine déliées des bornes de l'individu"19. La nature humaine est donc divisée en lui distinguant un caractère divin et un autre humain ( l'individu). On retrouve également l'aliénation-déperdition de Hegel chez Feuerbach; " ce qui fait le positif de l'être divin est emprunté à la nature de l'homme, et l'homme en est dépouillé, l'aliénation est le processus par lequel l'homme est appauvri de ce dont l'essence divine est enrichie"20.
Selon Feuerbach, toute théorie concernant l'aliénation est nécessairement une anthropologie philosophique puisque l'on travaille au niveau des essences et "d'un renversement de l'être propre en être autre, un devenir objet du sujet, un devenir autre du même"
21. L'aliénation de l'essence humaine devient, dans ce contexte, symétrique de l'aliénation divine.
Marx considère que l'aliénation de l'homme est d'abord l'aliénation de la conscience de soi. Pour traiter de l'aliénation économique dans une société où les rapports et les échanges sont régis par l'économie, le philosophe allemand utilise le concept de "travail aliéné" qui signifie que "l'ouvrier devient une marchandise d'autant plus vile qu'il crée plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses".
"Plus l'ouvrier produit d'objets, moins il peut posséder et plus il tombe sous la domination de son produit, le capital".  "L'argent, c'est l'essence séparée de l'homme, et cette essence étrangère le domine" . ( " L'argent" in Economie politique et philosophique, Oeuvres philosophiques t.VI.)
"Finalement, le travail aliéné rend étranger à l'homme la nature, lui-même, l'autre homme << la vie générique et la vie individuelle>>"22.
L'anthropologie philosophique vue chez Feuerbach se retrouve chez le jeune Marx où la production de l'objet, le travail, est toujours activité du sujet. Cependant cette notion ne se retrouve plus dans Le Capital où l'individu, le sujet, se voit remplacé par l'unité sociale. On est donc dans le domaine de la théorie sociale plus que dans le genre de l'anthropologie philosophique.
Le concept d'aliénation peut donc être utilisé dans le sens de l'aliénation-déperdition de Feuerbach et du jeune Marx. Il peut également désigner l'aliénation-vente qui s'expanse jusqu'à l'aliénation-contrat de Rousseau, mais qui ne peut toutefois étendre le concept de contrat au domaine politique. Enfin le passage du déssaisissement d'avoir au déssaisissement d'être est acceptable si l'élaboration d'une théorie de la possession, de l'appropriation en tant que déperdition est possible.

 

1 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 660
2 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 660
3 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 660
4,5,6 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 661
7 à 14 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 662
15 à 20 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 663
21, 22 Cité dans Encyclopédie universalis: domestication ( P.R) p 662