L'étude sera plus brève. Elle mettra l'accent sur les points originaux de la rage chez ces espèces, par rapport à ce qui a été décrit chez les mammifères terrestres.
A.ÉPIDÉMIOLOGIE DESCRIPTIVE
1.Rage des vampires
Distribution géographique : L'Amérique Centrale, l'Amérique du Sud sauf le Chili.
Espèces infectées : Le plus souvent, Desmodus rotundus (qui vit dans des grottes, des arbres creux, s'alimente la nuit sur les bovins qu'il mord au cou ou d'autres espèces, et qui se déplace sur une vingtaine de kilomètres), mais également d'autres espèces.
Évolution de la maladie : Dans les foyers de rage des vampires, la maladie apparaît chez les bovins sous forme de paralysie ; des vampires sont observés en plein jour ; on trouve des vampires agonisants. La maladie sévit pendant quelques semaines, la taille des foyers étant de l'ordre de quelques kilomètres. On enregistre une progression de la maladie dans l'espace et des fluctuations de l'incidence : la maladie apparaît peu après le début de la saison des pluies et suit, en général, un cycle triennal.
2.Rage des chiroptères non hématophages
Distribution géographique : On la trouve en Amérique du Nord : Etats-Unis (tous les Etats sont touchés : en 1976, 23 p. cent des cas de rage animale ont été enregistrés chez des chauves-souris qui constituent, après la mouffette, le deuxième groupe de vecteurs de la rage), Canada ainsi qu'en Amérique du Sud. De rares cas ont été signalés en Asie. Elle vient d'être identifiée en Australie, où elle a tué deux personnes.
Avant 1985, l'incidence de la rage chez les chauves-souris en Europe était très limitée, 14 cas ayant été recensés en 31 ans (1954-1984). Depuis, on assiste à une explosion du nombre des isolements : de 16 cas en 1985 à 122 en 1986 puis 142 en 1987.
Cette enzootie rabique atteint de nombreux pays (Espagne, France, Royaume-Uni, Pays-Bas, Danemark, Allemagne, Suisse, République Tchèque, Fédération Yougoslave, Turquie, Slovaquie, Pologne, Ukraine et Russie). On peut donc suspecter que tous les pays européens soient atteints. La plupart des cas ont été identifiés entre les mois de juin et d'octobre (92,6 %). Ces mois correspondent à la période d'activité des chauves-souris pendant laquelle les contacts inter- et intra- espèces sont favorisés.
Espèces infectées : De nombreuses espèces, en particulier Tadarida brasiliensis, espèce migratrice. Sur les 39 espèces de chauves-souris qui vivent aux Etats-Unis, 30 ont été trouvées infectées. En Europe du Nord, l'espèce la plus touchée est Eptesicus serotinus.
Évolution de la maladie : L'incidence maximale est observée pendant la belle saison ; la distribution de l'incidence mensuelle est unimodale chez les espèces sédentaires et bimodale chez les espèces migratrices.
B.ÉPIDÉMIOLOGIE ANALYTIQUE
Par rapport à ce qui a déjà été décrit, les particularités essentielles sont :
1.Matières virulentes
Salive : Chez les vampires infectés, le virus rabique peut être présent pendant plusieurs mois dans la salive.
Par ailleurs, il semble qu'il existe des porteurs sains de virus rabique.
Chez les chiroptères non hématophages, l'excrétion virulente salivaire commence, le plus souvent, 2 ou 3 jours avant les premiers symptômes, parfois jusqu'à 12 jours ou plus, avant. Il semble qu'il n'y ait pas de porteurs sains chez les chiroptères non hématophages.
Urines, mucus nasal, graisse brune interscapulaire : Le virus rabique peut être isolé de ces différentes substances.
2.Réceptivité
Vampires : Chez ces animaux peut évoluer une maladie mortelle classique, ou une maladie curable, ou enfin une infection inapparente avec excrétion salivaire de virus.
Chiroptères non hématophages : On peut signaler, chez les chiroptères hibernants, une latence du virus pendant l'hibernation et sa multiplication lors de la reprise d'activité de l'hôte, au printemps.
3.Modes de transmission
Morsure : La morsure demeure le mode essentiel de transmission de la rage pour les vampires, entre eux, aux autres animaux et à l'Homme ; elle intervient également chez les chauves-souris non hématophages, mais à un bien moindre degré (espèces insectivores).
Voie aérienne : Elle semble fréquente dans les grottes peuplées de colonies très importantes (plusieurs millions d'individus) qui produisent un aérosol infectieux à partir du virus excrété dans la salive, le mucus nasal, les urines... L'expérience d'un auteur américain (Constantine), après la mort de G. Menzies, le montre : les 10 coyotes et 12 renards qui avaient été placés pendant un mois dans la grotte du Frio Cave, dans des cages ne permettant que les échanges gazeux, sont morts de rage.
Ingestion : Contamination des jeunes allaités.
In utero : Existe.
C. ÉPIDÉMIOLOGIE SYNTHÉTIQUE
Rage des vampires
La saison des pluies correspond à la période de reproduction au cours de laquelle les mâles se battent, ce qui entraîne une augmentation de l'incidence. Par ailleurs, comme pour le renard, la dynamique de population est responsable du retour triennal du maximum de l'incidence rabique.
Chiroptères non hématophages
L'augmentation de l'incidence pendant la belle saison est due à la reprise de l'activité après l'hibernation, qui est fonction de la température, et à l'augmentation de la population par les jeunes de l'année.
Pour les espèces migratrices, les deux pics de l'incidence sont liés à la fatigue de chaque déplacement, de la recherche du gîte et de nourriture.
Enfin, la diffusion à longue distance est due à l'infection des espèces migratrices.
En résumé, pour ce qui concerne la France, les notions rencontrées au cours de l'étude épidémiologique de la rage vulpine conditionnent la compréhension de la conduite à tenir en présence d'un animal mordeur et des mesures de prophylaxie.
Un rapport sur la rage des chiroptères est consultable sur le site de l'AFSSA : .
Problèmes de santé publique posés par la rage des chiroptères
[Epidémiologie et prophylaxie de la rage humaine en France, Institut Pasteur, 2000]
1. LES CHIROPTERES SAUVAGES
Les chauves-souris sauvages sont des animaux protégés en Europe. Il est interdit de les capturer, les acheter, les détruire, les transporter. Les seules chauves-souris présentes naturellement en France sont des chauves-souris insectivores.
L'épizootie chez les chiroptères apparaît largement distribuée et dispersée géographiquement en France et en Europe. Le cycle de la rage des chauves-souris est indépendant du cycle de la rage des carnivores terrestres. Il n'y a donc pas pour les chauves-souris de zones déclarées infectées ou libres de rage. Toutes les régions sont potentiellement infectées.
Le passage aux mammifères terrestres est possible. En Europe, à ce jour, outre trois cas humains, trois moutons sont morts d'une rage due à EBL1 au Danemark et une fouine en Allemagne.
L'infection par les Lyssavirus des chauves-souris semble pouvoir rester cliniquement silencieuse chez leur hôte habituel pendant longtemps. A cette caractéristique connue pour les chauves-souris, s'ajoute la possibilité, dans l'espèce humaine, d'incubation de longue durée, 27 mois, mise en évidence récemment en Australie.
Reconnaître l'exposition au virus des chauves-souris est parfois difficile. Certaines études américaines ont fait état de la possibilité d'un passage transcutané des variants du virus de la rage circulant chez les chauves-souris. En fait, actuellement, il semble qu'il s'agit le plus souvent de morsures passées inaperçues car de petite taille, indolores et situées dans des régions anatomiques comme le cuir chevelu ou les orteils.
Les vaccins antirabiques à usage humain actuellement disponibles protègent contre le virus de la rage (génotype 1) et ABL (génotype 7), alors qu'ils ne confèrent qu'une protection partielle contre EBL1 et EBL2 et ne protègent que peu ou pas du tout contre les virus Lagos Bat, Duvenhage et Mokola.
L'exposition aux Lyssavirus des chauves-souris augmente lors d'activités qui rapprochent l'Homme des chiroptères : soins, spéléologie...
Les circonstances de la morsure peuvent dans certains cas suggérer la maladie chez la chauve-souris mordeuse. Un changement de comportement avec agression diurne et morsure tenace a été rapporté dans trois des sept cas de chauves-souris positives trouvées en France.
LES CHIROPTÈRES EN CAPTIVITÉ
Les chiroptères en captivité posent également des problèmes de santé publique. Deux exemples récents en France et en Europe en sont l'illustration.
Le premier exemple est fourni par la mise en évidence du virus de la rage chez des chauves-souris dans une colonie de Roussettes Egyptiennes d'un zoo danois. Ces chauves-souris provenaient d'un zoo néerlandais. L'analyse des chauves-souris de la colonie initiale aux Pays-Bas a montré un diagnostic positif en immunofluorescence chez 13 % des animaux sans mortalité particulière. Il apparaît donc nécessaire de prendre des mesures de quarantaine lors de l'introduction de colonies de chauves-souris dans les zoos. De plus, des mesures strictes sont à mettre en place de façon à limiter les possibilités de contact entre les chauves-souris et le public lorsque les animaux sont installés dans le zoo. Il n'existe pas actuellement de diagnostic de l'infection chez les chauves-souris cliniquement saines. La seule indication est la présence d'individus sérologiquement positifs pour EBL1 dans la colonie.
Le deuxième exemple est celui d'une Roussette Egyptienne importée d'Afrique par un grossiste de Bruxelles et vendue par un détaillant de Bordeaux à un particulier demeurant dans le Gard. Cet animal est mort dans un tableau d'encéphalite évoquant la rage. Le diagnostic était positif en immunofluorescence et le séquençage du virus a montré qu'il s'agissait d'un virus Lagos bat. Cent vingt traitements après exposition ont été pratiqués chez des sujets en contact avec cette chauve-souris. Il faut souligner que depuis, six autres chauves-souris de la même espèce et de même provenance ont été trouvées dans un magasin parisien. Le diagnostic de la rage pratiqué chez quatre d'entre elles s'est révélé négatif. Les deux autres animaux sont décédés rapidement après leur arrivée en France et leur cadavre n'a pas été disponible pour le diagnostic. Les chauves-souris en provenance de pays hors de l'Europe font manifestement partie des « nouveaux animaux de compagnie » (NAC). Il faut savoir que ces NAC sont les hôtes de nombreux virus qui peuvent passer dans l'espèce humaine à l'occasion de contacts parfois très proches dans les foyers. La législation française et européenne doit prendre en compte cette évolution du comportement vis-à-vis d'animaux sauvages de façon à limiter le risque de transmission de zoonoses dans l'espèce humaine.