Lorsque l'on aborde le problème du normal et du pathologique, on est amené de façon assez spontanée à essayer de situer l'un de ces concepts par rapport à l'autre. Cette attitude fait apparaître toute une série de questions: le normal est-il le contraire du pathologique, le sain et le normal sont-ils équivalents, l'anomalie est-elle synonyme d'anormalité ?.....De plus, l'approche d'un concept tel que le pathologique au niveau humain doit tenir compte du fait que la vie humaine n'a pas uniquement un sens biologique mais également un sens social et un sens existentiel. Mais une telle ligne de conduite est-elle encore de mise lorsque le problème est posé au niveau de l'animal ?
Le normal, considéré tantôt comme descriptible de façon statistique, tantôt comme un idéal à atteindre, ainsi que les liens existant entre ces deux modes d'approche, nous apparait sous forme d'un domaine aux limites peu déterminées et indécises.
1- De Bichat à Claude Bernard.
Le vitalisme de Bichat reposant sur l'instabilité des forces vitales, l'irrégularité des phénomènes vitaux opposée à l'uniformité des phénomènes physiques, reconnaissait l'originalité du fait vital. Donc, l'être vivant serait quelque chose de tout a fait particulier susceptible de modifications et de variations par rapport à ses semblables. on en vient à se demander si le vivant doit être considéré comme un système de lois ou bien comme une organisation de propriétés. Bien trop souvent, les savants considèrent la nature comme étant construite sur un ensemble de lois ayant rôles de prototypes dont les phénomènes singuliers ne sont qu'approches, essais de copies conformes. En considérant ce point de vue, on voit que le singulier, la variation, devient échec et aboutit à une absurdité étant donné que la loi est vérifiée par un ensemble d'exemples variés alors que sa réalité repose sur son invariance. C'est que le rapport de la loi au phénomène est toujours basé sur le modèle du rapport entre le genre et l'individu. Claude Bernard, dans ses "Principes de médecine expérimentale", s'est intéressé à " ce problème de la réalité du type et des rapports de l'individu au type en fonction de la réalité individuelle du fait pathlogique"1. Or, en essayant de refuter le vitalisme de Bichat, Claude Bernard est amené à constater que "si la vérité est dans le type, la réalité se trouve toujours en dehors de ce type et en diffère constamment"2. Le problème du médecin est donc d'étudier " les rapports de l'individu avec le type", il doit s'attaquer à l'obstacle que constitue l'individualité, cette approche originale d'un prototype naturel. Cependant, cet obstacle est l'objet de la science.
2- Le normal: un équilibre en mouvement.
Le rapport de l'individu au type doit être envisagé autrement que sous la forme d'une approche manquée d'un idéal originel. Si l'on considère le vivant comme "une organisation de puissance et une hiérarchie de fonctions dont la stabilité est nécessairement précaire étant solution d'un problème d'équilibre"3, l'anomalie et l'irrégularité ne sont plus conçues comme des accidents affectant l'individu mais comme déroulement possible de son existence. Le vivant n'est viable que s'il est capable de survie et de reproduction mais aussi générateur de nouveautés. "Bref, on peut interpréter la singularité individuelle comme échec ou essai, comme faute ou comme une aventure"4. Les formes vivantes sont approches d'un prototype et organisations dont la valeur repose sur sa viabilité et suivant ce point de vue, l'anomal devient le différent.
Si l'on considère le monde vivant comme approche d'un idéal, on peut comprendre qu'apparaisse la notion de forme manquée alors que cette notion n'existe pas, à proprement parlé, si le vivant est assimilé à une tentative de hiérarchisation de formes possibles. "Les réussites sont des échecs retardés, les échecs des réussites avortées. C'est l'avenir des formes qui décide de leur valeur"5. Il faut considérer que les espèces vivantes ne sont en fait que l'expression de potentialités géniques et que cette expression est directement influencée par les conditions d'environnement. Suite à cela on peut comprendre les changements affectant aussi bien les fonctions des organes que leur structure même, l'apparition de nouveautés ou la disparition de structures préexistantes. Seules importent les capacités de survie et de reproduction.
3- Situation de cet équilibre dynamique.
" Ni le vivant, ni le milieu ne peuvent être dits normaux si on les considère séparément mais seulement dans leur relation"6. Sans ce fil conducteur, l'individu anomal par rapport à un type statistiquement défini entre dans le cadre de l'anormal, le présumé pathologique. Si le vivant anomal, viable et fécond devient envahissant, il deviendra satistiquement normal. Donc, si l'invention biologique est exception aux statistiques du jour, il faut bien par ailleurs qu'elle soit normale autrement on verrait engendrer le normal par le pathologique, ce qui serait assez aberrant. Le normal signifie donc un caractère moyen présentant le plus rarement possible des écarts ainsi qu'un caractère dont la survie et la reproduction définissent la valeur vitale.
Dans le milieu humain, on constate que des anomalies se maintiennent et échappent à la sélection. Ceci est du au fait qu'elles sont régénérées sans cesse par les mutations et que les hommes situent la norme au niveau social. Si l'on considère comme Dechambre que la domestication est un milieu biologique, on peut comprendre que les changements présentés par les animaux domestiques échappent à une élimination qui, immanquablement, aurait lieu dans les conditions du milieu sauvage. On se demande si l'instabilité des espèces domestiques présentant des anomalies par rapport au type sauvage dont elles sont issues, n'est pas une des raisons pour lesquelles ces espèces ont réussi la domestication contrairement à d'autres, l'homme leur ayant fournit le milieu adéquat. Il ne faut bien sûr pas oublier les choix interessés effectués par les hommes. On voit donc illustré ici le fait que le normal ne peut être défini que dans la relation entre le particulier et son milieu de vie.
Au niveau humain le problème du pathologique ne pourra se limiter au biologique mais devra tenir compte de l'histoire de l'homme et de son environnement social et culturel. On peut dire que, dans une certaine mesure, l'homme échappe à la sélection, il ne la subit plus en fonction des changements des différents milieux mais adapte ceux-ci à son existence. On en vient, comme Goldstein, à penser " qu'on ne peut déterminer le normal par simple référence à une moyenne statistique mais par référence de l'individu à lui-même dans des situations identiques successives ou dans des situations variées"7.
4- Le pathologique.
La maladie n'apparaîtra que si la survie de l'être dans son milieu est devenue impossible, lorsque les relations d'équilibre avec son environnement sont rompues par suite de l'évolution du normal actuel vers un état modifié inadéquat, non viable. Selon cette conception se situant dans la pensée de Goldstein, le médecin devra donc s'attarder sur des faits éprouvés subjectivement par le malade et qui sont plus des appréciations que des critères objectifs et quantifiables.
Or, selon Leriche, la maladie ne peut se définir comme étant une contrainte affectant l'activité des hommes. De plus cet auteur voit le physiologique plus significatif que l'anatomique: " Sous les mêmes dehors anatomiques on est malade ou on ne l'est pas...."8. Physiologie considérant l'organisme dans l'ensemble de ses interrelations avec les conditions de son entourage. Sélye apporte en quelque sorte une médiation entre le spoints de vue de Goldstein et Leriche lorsqu'il décrit le stress. Il le considère comme étant accompagné d'une stimulation surrénalienne responsable d'un comportement catastrophique qui provoquerait, s'il est prolongé, une maladie fonctionnelle d'abord ( hypertension par ex.) et une lésion morphologique ensuite ( ulcère de l'estomac par ex.). Du point de vue de Goldstein, la maladie sera le comportement catastrophique tandis que selon Leriche ce sera l'ulcère provoqué par les troubles physiologiques. Comme on le remarque ces deux conceptions sont plus complémentaires qu'opposées.
On serait amenés à conclure qu'il n'y a pas de frontières entre le normal et le pathologique, mais cette proposition est d'ordre général, conserne une population et n'est plus valable au niveau individuel. Considérer le normal et le pathologique comme de simples variations quantitives d'un phénomène homogène est peut-être valable dans le cadre pédagogique mais est cependant contestable théoriquement et pratiquement. Le malade est autre que le bien portant et non un être un peu plus ou un peu moins sain.
" Nous ne pouvons pas dire que le concept de "pathologique" soit le contradictoire logique du concept de "normal" car la vie à l'état pathologique n'est pas absence de normes. En toute rigueur "pathologique" est le contraire vital de "sain" et non le contradictoire logique de "normal"9. La maladie est une vie réglée sur d'autres normes diminuant les possibilités d'existence par rapport aux normes préexistant à l'état pathologique. " Or vivre pour l'animal et à plus forte raison pour l'homme ce n'est pas seulement végéter et se conserver, c'est affronter des risques et en triompher"10.
L'homme sain peut accepter plusieurs normes sans pour cela voir diminuer ses capacités d'adaptations.
La psychopathologie a confirmé le fait que le malade est bien un autre que l'homme sain. Elle nous montre également que le normal c'est aussi le pouvoir de mettre en question les normes, de sortir hors d'elles et peut-être ainsi de s'en éloigner et de voir naître la possibilité de folie.
1. Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.157
2. Claude Bernard: Principe de médecine expérimentale 1913 dans La pensée et le mouvant, 6ième édition, Paris Alcan éd. 1939 (p 142).
3. Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.157
4.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.159
5.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.160
6.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.161
7.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.163
8.R.Leriche: de la santé à la maladie: la douleur dans les maladies: où va la médecine dans Encyclopédie française VI 1936. La chirurgie de la douleur, 1937. La chirurgie à l'ordre de la vie 1944.
9.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.166
10.Georges Canguilhem: La connaissance de la vie. Le normal et le pathologique. p.167